Oh, troubadours du Moyen-Âge !

Les troubadours du XIIe et du XIIIe siècles

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PARTIE I/ _____________________________________________QU’EST-CE QU’UN TROUBADOUR ?

A/ QU’EST-CE QU’UN TROUBADOUR AU XIIeSIECLE ?

Nous possédons des poésies d’environ 400 troubadours du XIIe et du XIIIe siècles. Ce chiffre donne une idée de l’activité poétique durant ces deux cent ans. Selon les sources qui nous sont parvenues, celles qui nous restent proviennent de troubadours de toute classe et de tout condition. Le premier connu est, sans conteste, un homme de haut rang, s’appelant Guillaume de Poitiers, duc d’Aquitaine. Des personnes de noble naissance apparaissent : Jaufré Rudel, prince de Blaye. On peut dénombrer 5 rois qui se sont exercés à la poésie provençale. La liste des troubadours comprend 10 comtes, 5 marquis et 5 vicomtes dont fait partie Bertrant de Born. Plusieurs troubadours sont issus de la chevalerie. Ces chevaliers abandonnèrent leurs armes pour la plume de la poésie. De toute classe et de toute origine en effet. Un des troubadour les plus anciens et des plus originaux se nomme Marcabrun. Originaire de la Gascogne, c’est un enfant illégitime, un bâtard. Un peu des plus gracieux reste Bernart de Ventadour, d’origine limousine. Il était un fils d’un domestique du château de Ventadour, dont les seigneurs furent poètes eux-aussi. Deux autres exemples, Giraut de Bornelh et Guiraut Riquier de Narbonne, furent des troubadours provençaux issus de petite naissance. Un demi siècle plus tard le troubadour Gui Folqueys, devenu pape sous le nom de Clément IV, accordait cent jours d’indulgence à qui récitait ses poésies. Le regard de l’Eglise vis-à-vis de la poésie des troubadours paraît avoir changé avec le temps. Certains religieux devaient se résoudre d’abandonner la poésie pour mieux se conformer aux ordres – ce fut le cas de Gui d’Ussel, chanoine de Brioude – d’autre avait la permission de leur supérieur ecclésiastique – comme pour le moine de Montaudon. Ce dernier était même autorisé à aller réciter ses vers aux châteaux voisins. A charge pour lui de revenir au couvent avec les présents offerts par les nobles. Au XIIIe siècle, à la cathédrale de Maguelone, le chanoine Daude de Prades pratiquait l’activité poétique et ne semblait pas gêné par ses supérieurs. Ce dernier compte parmi ses ancêtres un « certain » RABELAIS.

Le métier de troubadour n’est pas l’apanage des hommes, même si les femmes sont a priori sous représenté. On compte 17 femmes poétesses sur la période concernée des XIIe et XIIIe siècles. Parmi elles Béatrice, la gracieuse comtesse de Die, racontant des romans d’amour ; Marie de Ventadour, femme d’Ebles IV qui composa plusieurs poésie et a eu la charge de juge pour des cas de casuistique amoureuse (Partie de la théologie morale qui s’occupe des cas de conscience).

Géographiquement, le sud de la France, la péninsule ibérique et le nord de l’Italie étaient le terrain de prédilection des troubadours. Ici se trouvaient leurs plus puissants et généreux protecteurs. En Italie par exemple, les marquis de Montferrat et d’Este. En Espagne, les rois de Castille et d’Aragon – le roi Alphonse X le Savant – furent de bons protecteurs. En France, les comtes de Toulouse et de Provence, les vicomtes de Marseille, les seigneurs de Montpellier, les vicomtes de Béziers, les vicomtes de Narbonne, les comtes de Rodez et d’Astarac apprécient la compagnie des troubadours. A cela, ajoutons les rois d’Angleterre qui ont vécu en France comme Henri au CourtMantel et surtout Richard Coeur de Lion, poète lui-même et protecteur d’Arnaut Daniel, de Pierre Vidal et de Folquet de Marseille.

B/ LES TROUBADOUR DANS LE DUCHE D’AQUITAINE ENTRE 1100 ET 1200 :

Le territoire d’Aquitaine au XIIe siècle :

L’Aquitaine est une partie du royaume de France parmi les plus importantes au XIIe siècle. Ses terres sont beaucoup plus vastes que celles du roi de France qui se résument à l’Île de France, la ville de Bourges et une partie de l’Orléanais. Le duc d’Aquitaine est un homme puissant et riche au vue de son territoire. Un des ducs les plus connus restent Guillaume IX, le premier troubadour connu. Il a marqué ses contemporains de part le fait qu’il chantait tout le temps, de part le fait de son activité diplomatique et militaire. Il était aussi mal vu car il trompait son épouse. Les ducs d’Aquitaine sont aussi comtes de Poitou. Poitiers devient aussi une ville importante dans leurs fiefs. Le fils de Guillaume IX, c’est Guillaume X. C’est sous sa cour qu’on a le plus de sources concernant les troubadours. Après 1137, le duché d’Aquitaine tombe sous la mainmise du royaume de France. Guillaume X a fait en sorte qu’Aliénor, sa fille et donc l’héritière directe du duché d’Aquitaine, épouse l’héritier du trône de France : le futur Louis VII. Ils se sont mariés en août 1137. Ils se séparent en 1152 après 15 ans de mariage. Durant ces 15 années, le duché appartient donc au royaume de France qui agrandit sa puissance.

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Le profil du premier troubadour :

Guilllaume IX : belle barbe, facétieux, colérique, considéré comme étant le plus grand poète de son temps. C’est la naissance de l’amour courtois, ce qui change des chants religieux de type Alleluia.

Guillaume IX, premier troubadour dont on sait qu’il a écrit des chansons. Avant lui, on sait qu’il y avait des chansons, des jeux de cours avec des duels poétiques, mais on n’en a aucune trace à ce jour. Il y a des traces de chansons occitanes au XIe siècle, mais elles sont religieuses.

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Guillaume IX le troubadour

Qu’est ce que sont les troubadours ?

Dès la fin du Moyen-Âge, l’image du troubadour s’est un peu éloignée de celle qui l’était au XIIe siècle. On parle souvent des personnages chantant l’amour, un peu dans leur bulle. Les troubadours sont en réalité des hommes engagés dans leur temps, dans les luttes de leur temps et dans les affaires de cour de leur temps. Mais où peut-on trouver les troubadours dans une société médiévale ? Parmi les chevaliers, les troubadours sont ceux qui chantent le mieux. Il n’existe aucun statut de troubadour en réalité. On sait qu’il existait des jongleurs – sortes d’amuseurs à la cour, payés pour cela. Les meilleurs possèdent des capacités de qualité et de renouvellement de leurs tours. Ils récitent des milliers de vers et font preuve d’une grande improvisation. Un troubadour est un hybride entre un chevalier et un jongleur, car il participe à la vie de la cour. Un troubadour peut-être un noble et un non noble. Sur la période concernée – 1100-1199 – un peu plus de la moitié des troubadours du XIIe appartiennent à la noblesse, ¼ sont des seigneurs possessionnés et le dernier ¼ représentent des profils diversifiés : clercs, bourgeois et inconnus.

Géographiquement, le Limousin est une bonne terre pour la naissance des troubadours a contrario du Périgord par exemple. Même dans le Bordelais, les troubadours recensés ne sont pas légions.

En quoi consiste de l’activité des troubadours ?

Bernard Marti était l’un des troubadours les plus connus milieu du XIIe siècle. Comme les plus grands de cette époque, il était capable d’écrire trois ou quatre chansons par an. Le reste du temps il improvisait. Les troubadours, en général, récitent devant un public noble, d’aristocrates. Quand on note la présence de troubadours à la cour de, ou dans une ville, cela signifie que la société était suffisamment prospère pour dégager de l’argent ou des biens à offrir à ces derniers en contrepartie de leur travail. On a à faire à une société en voie d’extension économique. Seuls les plus fameux troubadours pouvaient gagner leur vie avec leur seule activité de récit. A partir du moment où un troubadour rentre au service d’une cour, il s’arrange un revenu stable mais il doit embrasser aussi les causes de son seigneur qu’il sert.

Les thèmes des troubadours :

L’amour de la dame de la cour, dame désignée sous pseudonyme, était au centre de leur activité. On est en plein dans l’amour courtois. Il y a une sorte de compétition qui se met en place pour savoir qui chante mieux l’amour parmi les troubadours : volonté de dépasser les autres par les prouesses techniques et musicales. Il y a aussi un autre thème qui est fréquent : les sirventes. Il imite les formes de la chanson mais a des thématiques différentes. Un sirventes est une chanson qui aborde des thèmes politiques et moraux mais non amoureux. Le thème guerrier peut faire partie du registre des sirventes.

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Portrait de Bertrand de Born. ____________________________________

Profession : troubadour et chevalier.

C’est le seigneur de Hautfort en Dordogne, à la frontière entre le Périgord et le Limousin. Bertrand de Born est quelqu’un qui était bien informé de la vie politique du XIIe siècle. Il réagit tel un commentateur. Sa poésie est parfois un peu rebutante car il relate la violence pure. Pour lui, Pâques et la Pentecôte sont des périodes où il va pouvoir entendre les gémissements des guerriers sur les champs de bataille. Cela lui permet de mettre sur pied des sirventes très satiriques et violents. On est bien loin de la poésie et de l’amour courtois jusqu’alors évoqué.

Politiquement, il fut mêlé aux luttes des fils d’Henri II Plantagenêt durant la deuxième partie du XIIe siècle. Il prit parti contre Richard en soutenant Henri le Jeune. A la mort de ce dernier, il se réconcilie avec Richard et le soutient durant ses campagnes militaires contre le roi de France Philippe-Auguste.

Liens entre troubadours et l’Eglise ?

Il y a vraiment une influence entre les deux. Troubadour vient du mot latin : Tropa. Tropa est une technique musicale qui est apparue à l’abbaye Saint-Martial de Limoges. Cette abbaye est reconnue comme étant un centre musical très actif au Moyen-Âge. Les moines de Saint-Martial développent les troppes, sortes de commentaires à l’unisson de la musique grégorienne. L’introduction de ces commentaires se fait de cette manière : pendant qu’un chanteur tient la note – d’où le nom de ténor – d’autres voix interviennent pour commenter. La technique de Saint-Martial a été largement répandue dans la noblesse limousine. Des gens s’en inspirent pour chanter dans les cours.

Existe-t-il des compilations des productions des troubadours ?

Les premières compilations datent du milieu du XIIIe siècle (1254 pour être précis). Pour les troubadours du XIIe siècle, nous ne possédons pas de compilation connue. Les chansons sont transmises de jongleur en jongleur et sont mises en compilation uniquement au XIIIe siècle.

Combien y-a-t-il de troubadours ?

On passe d’une société où les ducs Guillaume IX et X ont du mal à s’imposer vis-à-vis de leurs vassaux à une société dominée par le roi de France puis les Plantagenêt, société dans laquelle la position du pouvoir central s’impose clairement. Dès lors on voit le nombre de troubadours explosé à partir de 1154 alors que c’est relativement calme dans la première moitié du XIIe siècle. Ces troubadours voyagent beaucoup durant ces cinquante premières années d’où le fait qu’ils sont difficilement comptables et moins nombreux puisqu’ils se déplacent énormément. Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, nous avons pu recensé une quarantaine de troubadours identifiés. Certains se sédentarisent auprès d’une cour et rentre au service d’un seigneur.

C/ LA FAUSSE-VRAI CONCURRENCE AVEC LES JONGLEURS :

Les troubadours trouvaient de redoutables rivaux dans la personne des jongleurs. Ces derniers étaient un héritage de la société romaine et on peur suivre leur histoire de puis l’Empire jusqu’aux origines des littératures modernes. Ils étaient en pleine activité quand les troubadours commencèrent à chanter. Les jongleurs devinrent pour eux des auxiliaires : les troubadours grands seigneurs leur confièrent souvent le soin de réciter les chansons qu’ils avaient composées. Le rôle de ces deux classes étaient pourtant bien délimité du moins au début de leur histoire. Seulement, il n’était pas rare de voir un jongleur s’élever au rang de troubadour. Le métier de jongleur exigeait certaines qualités : une mémoire fidèle et une grande habileté à toucher des instruments. Et quel milieu que ce monde étrange et peu recommandable, où des troubadours déclassés voisinaient avec des montreurs de singes et d’ours. Nous y voyons se côtoyer chanteur et musiciens ambulants qui vont dépenser leur recette au cabaret, le bateleur avec ses tours de passe-passe qui a si bien représenté la classe des jongleurs, le saltimbanque accompagné de danseuses aux mœurs faciles exhibant devant la populace les nombreux animaux dressés : singes, oiseaux, ours, chien et chat savants. Tel est le monde étrange avec lequel les troubadours étaient constamment en contact. Sans doute à l’âge d’or, il dut y avoir des distinctions parmi les jongleurs. Il est fort probable que si elles ont existe, cela n’a vraiment duré qu’un temps, un temps court. La confusion des jongleurs et des troubadours commença de bonne heure : avec la décadence de la poésie elle s’accentua rapidement.

PARTI II / _______________________________FOCUS SUR LES TROUBADOURS LES PLUS CONNUS

A/ MARCABRUN

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Marcabrun

Marcabrun, originaire de Gascogne. Il eut une triste jeunesse. On le trouva devant la porte d’un homme riche et on ne sut jamais rien de sa naissance. On le surnommait « pain perdu ». On place son activité entre 1140 et 1195. Il fut l’élève de Cercamon. Il reste de Marcabrun une quarantaine de poésies, parmi elles se rapprochant des romances et des pastourelles. C’est un des premiers à employer ce genre de style obscur et recherché qui s’appelle le trobar clus. On doit à ce troubadour les plus satires les plus violentes contre l’amour et contre les femmes. Misgyne, étrange, cela a frappé ses contemporains. La conception de l’amour telle que commençaient à la créer les grands troubadours, originaires du berceau de la poésie provençale (Limousin, Poitou, Saintonge) n’était pas encore unanimement admise. Il a voulu être original et traiter le thème de l’amour dans un esprit opposé à celui de Guillaume de Poitiers son prédécesseur et surtout Jaufré Rudel son contemporain. Il écrivit : « Amour pique plus doucement qu’un mouche, mais la guérison est bien plus difficile ». « Amour est semblable à l’étincelle qui couvre au feu sous la suie et qui brûle la poutre et la chaume de la maison, puis celui qui est ruiné par le feu ne sait où fuir ». « Qui fait un marché avec l’amour s’associe avec le diable ». Seul le vrai amour est « le sommet et la racine » de toute joie. Il chante alors l’amour ennobli tel qu’il le conçoit et non l’amour vulgaire. Marcabrun se distingue par la rudesse, la vigueur et la violence plutôt que par la délicatesse et la grâce. C’est en somme un sceptique et un pessimiste.

 

B/ BERNARD MARTI

Bernard Marti était l’un des troubadours les plus connus milieu du XIIe siècle. Comme les plus grands de cette époque, il était capable d’écrire trois ou quatre chansons par an. Le reste du temps il improvisait. Les troubadours, en général, récitent devant un public noble, d’aristocrates. Quand on note la présence de troubadours à la cour de, ou dans une ville, cela signifie que la société était suffisamment prospère pour dégager de l’argent ou des biens à offrir à ces derniers en contrepartie de leur travail. On a à faire à une société en voie d’extension économique. Seuls les plus fameux troubadours pouvaient gagner leur vie avec leur seule activité de récit. A partir du moment où un troubadour rentre au service d’une cour, il s’arrange un revenu stable mais il doit embrasser aussi les causes de son seigneur qu’il sert.

L’attitude de la critique littéraire du Moyen-Âge s’explique par deux raisons. L’une, c’est le mépris dans lequel elle englobe en général les troubadours de la première époque. Nous voyons ce mépris percé dans tous les jugements littéraires que portent les vidas sur les plus anciens troubadours. Ce n’est qu’avec Pierre d’Auvergne que commence la nouvelle ère. D’ailleurs Bernard Marti avait osé s’opposer à ce dernier, raison de plus pour que l’oeuvre de Marti passe sous silence. L’autre raison doit se trouver dans l’hostilité qu’il porte à l’égard de l’amour et des femmes. Le mépris des femmes qu’on lui attribuait le rendait méprisable aux yeux des fervents de l’amour courtois. Marti a tenu sur l’amour des propos plus blasphématoires que ceux de Marcabru lui-même. Après une recherche minutieuse, on ne connaît de Marti que 8 chansons authentifiées de sa main.

Bernart Marti n’ayant pas été mêlé à la vie politique de son temps, sa biographie nous échappe. Il se nomme lui-même Bernart Marti lo Pintor, c’est à dire le peintre. Parmi les commanditaires avérés, Marti a écrit pour le vicomte de Ventadour, grand ami des premiers troubadours. Dans une de ses chansons on retrouve le nom de Marguerides, un lieu se trouant aujourd’hui dans le Bas-Limousin (vicomté de Ventadour). Un autre personnage apparaît dans une autre de ses chansons, il s’agit de Eble II ou III, qui serait le Chanteur, l’ami et l’émule de Guillaume de Poitiers. (1147-1170). Dans une autre chanson, en réponse à un confrère s’appelant Pierre d’Auvergne qui avait prétendu avoir créé la chanson parfaite, Marti rétorque en rappelant que la modestie n’est pas le fort de Pierre d’Auvergne. Bernart Marti écrit même : Pourquoi « Pey d’Alvernhe a-t-il rompu ses vœux de chanoine et s’est-il fait joglar ? ». Dans une autre chanson, Pierre d’Auvergne proclame « Pero maiestre es de totz », ce qui signifie que Pierre se proclame le maître de tous les troubadours.

Marti aurait aussi écrit des chansons en rapport direct avec les croisades. Dans plusieurs strophes, il implore l’aide de sainte Marie d’Orient en « faveur du roi et de l’empereur » partis pour la croisade contre les Turcs. Les seules croisades d’Orient qui puissent entrer en ligne de compte furent celles de 1147 dirigée par la roi de France Louis VII et Conrad III roi d’Allemagne ; et celle de 1189, dirigée par Philippe-Auguste roi de France, Richard Coeur de Lion roi d’Angleterre et Frédéric Barberousse empereur du Saint-Empire Romain Germanique.

D’après des recherches, on peut placer le travail de Bernart de Marti dans la deuxième moitié du XIIe siècle, son œuvre commence vraisemblablement aux alentours de 1150. Il fréquente Jaufre Rudel et Cercamon qui vivent dans cette période-là. Bernart est légèrement plus jeune qu’eux car il connaît le début de Pierre d’Auvergne. Dans l’histoire de la poésie provençale, on retrouve dans les chansons de Marti les caractéristiques des premières chansons de langue d’oc : simplicité archaïque. 4 chansons sur 9 n’ont que 6 vers. Les vers ne font que 7 ou 8 syllabes. On remarque la prédominance de rimes masculines. Ces caractéristiques se retrouvent également sous la plume de Jaufre Rudel et Cercamon mais aussi chez Guillaume de Poitiers et Marcabru – ce dernier étant le maître de Marti.

Concernant la chanson, nouvelle forme d’expression, on voit que chez Guillaume de Poitiers, elle est très rare. En revanche, elle est fréquente chez Cercamon, Rudel et Marcabru. Dans les chansons – canzos – où la poétique des troubadours exige un art plus raffiné, nous restons tout de même dans des types anciens de chansons. Les strophes les plus longues ne dépassent pas le nombre de 9 vers. Le schéma des rimes est le suivant :

A B A B C C D

OU

A B A B C D E

On note une isométrie dans la conception des chansons.

Bernart Marti apporte une touche moderne en proposant une troisième forme de poésie :

A B B A A C C

Un autre trait que les œuvres de Bernart partagent avec la plus ancienne poésie provençale, c’est le nombre assez élevé de strophes dont se compose chacune de ses chansons. Tandis que les canzos de l’époque classique ne dépassent guère le nombre de 5 ou 6 strophes, celles de Marti en ont le plus souvent 8 en allant jusqu’à 13. En revanche, les raffinements qui caractérisent les chansons classiques de la fin du XIIe siècle sont absents dans l’oeuvre de Bernart. Il ignore les sonorités vigoureuses que Pierre d’Auvergne paraît avoir mis à la mode. Le décasyllabe que connaît Cercamon et qui s’implante avec Bernard de Ventadour lui est étranger, et la rime intérieur ne paraît qu’une seule fois dans l’un de ses chansons les plus artistiques. Toutes les complications de la rime du vers et de la strophe qui s’introduiront bientôt dans l’art poétique des troubadours lui font défaut. On est encore loin de l’art raffiné d’un Pierre d’Auvergne ou d’un Raimbaut d’Orange.

L’oeuvre poétique de Bernart Marti comprend à peu près autant de canzos (5) que de sirventes (4). Les 5 poésies ont trait à l’amour, et les 4 autres à des sujets divers. L’amour a été son unique labeur, son unique métier comme il le déclare. Le désir de revoir son amour lui a fait écrire ces vers traduits : l’image du bel épervier qui s’élance vers elle en brisant les liens qui en vain le retiennent. Son amour est fidèle à toute épreuve. Dans le noble art de la fauconnerie, il trouve la gracieuse image du bel épervier qui s’élance vers sa maîtresse sans que lien ni licou ne puissent arrêter son vol impétueux.

Bernart est loin d’avoir épuisé la gamme toute entière des thèmes classiques de la poésie courtoise de son temps. Jamais, il ne se sert de la terminologie « féodale » si répandue chez tous les troubadours tels que Cercamon ou encore Guillaume de Poitiers. Jamais non plus on ne trouve chez lui l’emploi si caractéristique que font Guillaume de Poitiers, Jaufré Rudel et les autres des termes joi et jauzir. Jamais son amour n’est présenté comme une dame hautaine dont on ne s’approche qu’en tremblant. Son amour n’est pas timide, ni plaintif. Il ne s’arrête pas à la simple description d’un baiser comme ses confrères, mais rentrent dans les détails. Il déclare aussi que « tant que durera le monde, amour ne sera jamais sans paillardise et sans versatilité ».

« L’amour doux au début, finit non pas comme le proclament les troubadours, dans la douleur, mais dans le mensonge ». Amour et mensonge sont à ses yeux choses équivalentes.

Rien pourtant ne serait plus faux que de ne voir en Bernart qu’un imitateur servile de ses modèles littéraires. Si l’on fait abstraction de sa première chanson « Belha m’es la flors d’Aguilen », entièrement inspirée de Marcabru et qui semble être l’un de ses premiers essais, Marti a su conserver une parfaite originalité tout en marchant sur les traces de ses aînés. Ainsi, il occupe une place à part parmi les anciens troubadours. Il ne ressemble exactement à aucun d’eux, même là où il se rapproche le plus de l’un ou de l’autre. Dans le concert des voix qui s’élèvent dans le Midi de la France vers le milieu du XIIe siècle, Bernart Marti fait entendre une note particulière, une note assez originale pour mériter qu’on le tire de l’oubli où il avait justement sombré.

C/ BERNARD VERTADOUR

Focus sur Bernard de Ventadour :

Commençons par une des rares biographies, dont l’auteur nous soit connu: celle de Bernard de Ventadour, écrite dans la première moitié du XIIIe siècle par le troubadour Uc de Saint-Cyr. Ce qui la distingue de toutes les autres, c’est que l’auteur en a recueilli les éléments auprès du vicomte Èbles IV de Ventadour, descendant d’Èbles II, poète, protecteur et maître de Bernard.

«Bernard de Ventadour était originaire du château de Ventadour, en Limousin. Il était de naissance pauvre, fils d’un domestique qui chauffait le four… Il était bel homme et adroit, savait bien chanter et trouver, et il était courtois et instruit. Le vicomte, son seigneur, le prit en affection à cause de son talent poétique et l’honora grandement. Le vicomte avait pour femme une dame aimable et gaie, qui s’intéressait beaucoup aux chansons de Bernard; elle s’éprit de lui et lui d’elle… Longtemps dura leur amour, avant que le vicomte et ses compagnons l’eussent remarqué: quand il s’en aperçut, il s’éloigna de son poète et fit enfermer et garder sévèrement la dame. Celle-ci fit donner congé à Bernard, en lui disant de quitter le pays. Et il partit; il s’en alla vers la duchesse de Normandie, qui était jeune et de grand mérite.» Bernard de Ventadour trouva auprès d’elle un excellent accueil. Mais bientôt elle devint la femme du roi Henri d’Angleterre [10]. «Et Bernard resta triste et dolent; il s’en vint vers le bon comte de Toulouse et demeura auprès de lui jusqu’à la mort du comte. A ce moment, de douleur, il se retira à l’abbaye de Dalon; c’est là qu’il mourut.»

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Groupe de troubadours

Bernard de Ventadour (contemporain de Jaufré de Rudel et de Marcabrun). C’est l’un des plus grands noms de la poésie provençale. Sa poésie se caractérise par une franchise voire une certaine naïveté. Fil d’un des plus pauvres serviteurs du château de Ventadour, son châtelain fait son éducation poétique. Il adressa ses premières poésies à la femme de son seigneur, Agnès de Montluçon de la famille de Bourbon. Il lui écrivit : « depuis que nous étions tous deux enfants, je l’ai aimée et je l’adore, et mon amour redouble à chaque jour de l’année. Cette liaison poétique aurait sans doute duré longtemps si les médisants ne s’y étaient pas mêlés. Eble de Ventadour lui témoigna son mécontentement et finit par lui demander de s’exiler. Il partit mais gardait toujours en tête l’espoir de revenir. Dans une des chansons écrites après son exil il met en vers :

« Dame, si mes yeux ne vous voient, sachez que mon cœur vous voit, ne vous affligez pas plus que je ne m’afflige, car je sais qu’on vous surveille à cause de moi, et si le mari vous bat, gardez bien qu’il ne vous batte pas le cœur. S’il vous cause du chagrin, causez-lui en aussi et qu’avec vous il ne gagne pas le bien pour le mal ».

Bernart dut quitter pour toujours le Limousin. Il se rendit à la cour d’Eléonore d’Aquitaine, duchesse de Normandie. Eléonore était la petite-fille du premier troubadour Guillaume de Poitiers. Elle avait hérité de son aïeul un caractère gai et enjoué, un grand amour pour la poésie, beaucoup de sympathie pour les poètes et aussi une légèreté de meouers qui devint vite proverbiale. Divorcée d’avec le roi de France Louis VII depuis 1152, elle était fiancée à Henri, duc de Normandie et devint reine d’Angleterre quelques années plus tard. Il nous reste plusieurs des chansons que Bernard de Ventadour composa pendant cette deuxième période de sa vie. Est-ce parce qu’il ne connaissait pas sa nouvelle dame depuis l’enfance comme il connaissait Agnès de Montluçon ? Ou bien son aventure l’a-t-il rendu plus discret ? Il semble que dans les chansons de cette péridoe il se montre plus réservé et qu’il moins d’orgueil des sentiments d’amitié que la duchesse de Normandie lui témoigne. Voici une des chansons composées pour elle par Bernart de Ventadour :

« Lorsque je vois, parmi la lande, des arbres tomber la feuille, avant que la froidure se répande et que le beau temps se cache, il me plaît qu’on entende mon chant: je suis resté plus de deux ans sans chanter, il faut que je répare (cette négligence).

Il m’est dur d’adorer celle qui me témoigne tant d’orgueil: car, si je lui demande une faveur, elle ne daigne pas me répondre un seul mot. Mon sot désir cause ma mort; car il s’attache aux belles apparences d’amour, sans remarquer qu’amour le lui rende.

Elle est douée de tant de ruse et d’adresse que je pense bien qu’elle voudra m’aimer bientôt tout doucement (secrètement?) et me confondre avec son doux regard. Dame, ne connaissez-vous nulle ruse? Car j’estime que le dommage retombera sur vous, s’il arrive quelque mal à votre homme-lige.

Que Dieu, qui gouverne le monde, lui mette au cœur la volonté de m’accueillir près d’elle. Je ne jouis d’aucun bien, tellement je suis craintif devant ma dame; aussi je me mets à sa merci, pour qu’elle me donne ou me vende selon son plaisir.

Elle agira bien mal, si elle ne me mande pas de venir près d’elle, dans sa chambre, pour que je lui enlève ses souliers bien «chaussants», à genoux et humblement, s’il lui plaît de me tendre son pied.

Le vers est terminé et il n’y manque aucun mot; il a été écrit au delà de la terre normande et de la mer profonde et sauvage; et quoique je sois éloigné de ma dame, elle m’attire vers elle comme un aimant; que Dieu la protège!

Si le roi anglais et duc normand le permet, je la verrai avant que l’hiver nous surprenne ».

Bernard rappelle les grands principes de la chevalerie, le principe du droit féodal. La strophe où il lui demande la permission de lui enlever ses souliers, à genoux, c’est encore un trait de mœurs chevaleresques.

Autre poème :

« J’ai le cœur si plein de joie que tout me paraît changer de nature; il me semble que le froid hiver est plein de fleurs blanches, vermeilles et claires. Avec le vent et la pluie croît mon bonheur; c’est pourquoi mon chant s’élance et s’élève et mon mérite grandit. Car j’ai au cœur tant d’amour, de joie et de douceur, que l’hiver me semble plein de fleurs et que la neige m’apparaît comme un tapis de verdure.

Je puis aller sans vêtements, car l’amour parfait me protège contre la froide bise. Celui-là est fou qui s’emporte et ne garde pas la mesure. C’est pourquoi je me suis surveillé depuis que j’ai recherché l’amour de la plus belle…

J’ai placé si bon espoir en celle qui me secourt si peu que je suis balancé comme le navire sur l’onde.

Je ne sais où fuir pour éviter les malheurs qui m’accablent. D’amour me vient tant de peine que l’amant Tristan n’en eut pas d’aussi grande d’Iseut la blonde.

Ah! Dieu, si je pouvais ressembler à l’hirondelle et venir dans la nuit profonde là-bas vers sa demeure! Noble dame gaie, votre amant a bien peur que son cœur ne se fonde, si ce tourment dure. Dame, devant votre amour je joins mes mains et je prie…

Il n’est au monde nulle chose à laquelle je pense autant. J’aime tant à me représenter ses traits qu’aussitôt qu’on en parle je me retourne et mon visage s’éclaire de joie: je suis alors sur le point de me trahir. Et je l’aime d’un amour si parfait que souvent je pleure, trouvant dans les soupirs plus de saveur.

Messager, cours et va dire à la plus belle ma peine, ma douleur, mon martyre ».

Après quelques années de séjour auprès d’Eléonore, il fut obligé de partir – probablement pour les mêmes raisons qui l’avaient fait quitter le château de Ventadour. Il ne revit sans doute jamais Eléonore. Il rejoint la cour de Toulouse où le comte Raymond V avait loué ses services. Ce comte était l’un des princes les puissants du Sud de la France. Ses possessions allaient jusqu’aux rives du Rhône. Il était connu pour distribuer des sommes folles. Le chroniqueur Geoffroy de Vigeois raconte qu’en 1774, le roi Henri II d’Angleterre convoqua une réunion de grands seigneurs à Beaucaire pour essayer de rétablir la paix entre le roi d’Aragon et le comte de Toulouse ; Cette réunion fut l’occasion de dépenses folles. Le comte de Toulouse fit cadeau à un seigneur de Provence de 100 000 sols que ce dernier distribua à ses chevaliers. Bernart demeura à la cour de Toulouse jusqu’à la mort du comte en 1194, puis il se retira à l’abbaye de Dalon où il mourut.

D/ GUILLEM DE CAPESTANG

Tout autre fut, en pareille occurrence, la conduite d’un grand seigneur du Roussillon. Voici comment le chroniqueur anonyme raconte l’histoire.

Guillem de Capestang était un chevalier de la contrée du Roussillon, voisine de la Catalogne et du Narbonnais. Il était très beau, très bon cavalier et très courtois. Il y avait dans la contrée une dame appelée Seremonde, femme du seigneur de Castel-Roussillon. Celui-ci était un homme riche, mais dur, sauvage et orgueilleux. Et le troubadour Guillem de Capestang faisait de belles chansons sur la dame de son seigneur. Celui-ci l’apprit et un jour, rencontrant le troubadour à la chasse, il le tua. «Ensuite il lui enleva le cœur et le fit porter par un écuyer à son château. Il le fit rôtir avec du poivre et le donna à manger à sa femme. Et quand elle l’eut mangé, le seigneur lui dit ce que c’était, et elle en perdit la vue et l’ouïe. Revenue à elle, elle lui dit: «Seigneur, vous m’avez donné un si bon mets que jamais je n’en mangerai de semblable.» Il voulut la frapper, mais elle se précipita du haut de sa fenêtre et se tua. La cruauté du seigneur de Castel-Roussillon et le suicide de la dame causèrent une grande tristesse dans le pays. «Tous les chevaliers de la contrée, tous ceux qui étaient jeunes, se réunirent, le roi d’Espagne se mit à leur tête et le comte fut pris et tué.» Les corps des deux victimes furent portés en grande pompe dans l’église de Perpignan. Tous les ans avait lieu un pèlerinage et les parfaits amants priaient Dieu pour leur âme.

E/ JAUFRE RUDEL

jaufre-rudel
Jaufré Rudel

Opposons à cette légende une des plus gracieuses et des plus touchantes que le biographe nous ait transmises. C’est celle dont le troubadour Jaufre Rudel, prince de Blaye, fut le héros. Voici ce récit dans sa sèche brièveté:

 

«Jaufre Rudel, prince de Blaye, s’énamoura de la princesse de Tripoli, sans la voir, pour le grand bien et la courtoisie qu’il entendit dire d’elle aux pèlerins qui revenaient d’Antioche. Il fit sur elle mainte belle poésie avec de belles mélodies. Pour aller la voir il se croisa et s’embarqua. Mais quand il fut en mer, une grave maladie le prit; si bien que ses compagnons pensaient qu’il mourrait sur le navire. Ils firent tant cependant qu’ils l’amenèrent à Tripoli et le déposèrent en une auberge, comme mort. On avertit la comtesse, qui vint à son chevet et le prit entre ses bras. En la voyant, il recouvra la vue, l’ouïe et l’odorat; et il loua Dieu et le remercia d’avoir soutenu sa vie jusqu’à ce moment. Il mourut ainsi entre les bras de la comtesse. Elle le fit ensevelir avec honneur dans la maison des Templiers et entra dans les ordres le même jour, pour la douleur qu’elle éprouva de sa mort [12]

Jaufré Rudel : il ne distingue pas dans l’amour comme le fait Marcabrun, il y en a pour lui qu’une sorte, la plus pure et la plus idéale, c’est celui dont il brûla pour la dame qu’il navait jamais vue et qu’il ne devait jamais voir si l’on en croit la légende. La plupart des chansons de Jaufré Rudel sont pleines d’allusions à cet amour lointain. « Amour de terre lointaine, pour vous j’ai le cœur tout triste et je ne puis trouver de remède, jusqu’à ce que vienne votre appel… Jamais Dieu ne forma de plus belle femme, ni chrétienne, ni juive, ni sarrasine, et celui-là est bien nourri de manne, qui obtient quelque part de son amour ». Il mélange la religion et l’amour, une tendance à un certain mysticisme érotique. Amour réel ou mystique ?

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Sources :

Ernest Hoepffner, Le troubadour Bernart Marti, 1927, § 209-210, PP 103-150(article Persée).

http://www.gutenberg.org/files/35878/35878-h/35878-h.htm#footnote-IX-20

https://passionmedievistes.fr/episode-37-sebastien-troubadours-aquitaine/?fbclid=IwAR08j-U0Z9UvyPf1DxDH_ojRrflots79mcD1QxR4B4gejFuaJpvOIJdBNVE

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