Delaperche, les dessins d’un destin brisé

Jean-Marie Delaperche / Le naufrage / 1815
Crayon graphite, plume, encre et lavis d’encre, rehauts de gouache blanche, papier vergé.

Une famille, plusieurs destins.

Depuis la belle cité d’Orléans jusqu’aux territoires de la tsarine Catherine II, en passant par la ville de Reims, sont entraînées au travers de déroutes, succès, naufrages et reconversions, les personnes répondant au nom de Delaperche. Un destin renouvelé, tragique parfois, brossant principalement le portrait de Jean-Marie Delaperche, à l’issue irrémédiable, dont la fin est soupçonnée dès le début de l’histoire. Tombé dans l’oubli, comment cette rencontre avec l’artiste en 2020 a-t’il pu voir le jour ? D’où venait-il ? Où allait-il ? Un maître dessinateur, qui a laissé que peu de traces, redécouvert en 2017 dans les allées du marché aux puces de Paris, où 91 dessins attendaient là un nouveau propriétaire.

Ayant eu vent de la présence d’un tel trésor, les autorités culturelles de la ville d’Orléans se mirent à la conquête de cette histoire perdue, à la recherche d’un de leurs artistes locaux, ayant eu un destin digne des plus grands romans. Une remise en lumière effectuée grâce à l’action du Musée des Beaux-Arts, lui consacrant en ce moment et ce jusqu’à 30 octobre 2020 une grande exposition. Une réelle expédition à la découverte d’une famille d’artiste de mère en fils.

Thérèse Delaperche – mère de Jean-Marie – a été formé bien avant la Révolution dans les ateliers de Vigée-Lebrun. Il lui est demandé des portraits dont ceux des familles Ruinart et Heidsieck à Reims. Une bien belle renommée pour celle qui donnera naissance à deux fils, deux artistes – Jean-Marie et Constant.

Bref focus sur la vie de Thérèse Delaperche
Jean-Marie Delaperche / Scène de la campagne de Russie – les retrouvailles / 1812
Crayon graphite, plume, encre et lavis d’encre, rehauts de gouache blanche, papier vélin.

L’idée de cette exposition.

Tout démarre en 2017, lorsqu’au marché aux puces de Paris, se retrouvent chez un camelot un lot de 91 dessins signés de Jean-Marie Delaperche. Après des semaines palpitantes de négociation, le Musée des Beaux-Arts d’Orléans a tout raflé.  100 000€ sont alors déboursés pour cette acquisition. Afin de trouver les fonds nécessaire, une cagnotte participative est mise en place, récoltant au final 32 000€ pour 127 contributeurs, le reste étant à la charge de la ville. Parallèlement à cela, une vraie enquête historique se met en place afin de découvrir plus en détails la vie de l’artiste. Les investigations font apparaître deux autres noms : Thérèse Delaperche, sa mère et Constant Delaperche, son frère. Une vraie affaire de famille en quelque sorte. Sa mère pastelliste et son frère sculpteur, Jean-Marie, lui, a choisis le dessin. Entre recherche de gloire et destin brisé, la vie de cette famille est mouvementée, dans un contexte peu favorable des guerres Napoléoniennes.

« Le dessin est à la base de tout »

Alberto Giacometti
Autoportrait de Constant Delaperche, frère de Jean-Marie Delaperche, artiste et sculpteur.
Crayon graphite et gouache sur papier / Vers 1810-1812 / Limay, collection particulière.

La vie du très oublié Jean-Marie Delaperche.

Une vie digne des romans ou feuilleton télévisé, entre succès et déroutes, sédentarisation et nomadisme, France et Russie. Sur fond de « guerre et paix », entre incendie de Moscou et essais artistiques en France, dessins et activité de précepteur, notre artiste aura vécu plus d’une vie en une. En effet, la gloire et la notoriété tant espérées en France ne venant pas, il part à la conquête des terres russes, où la tsarine Catherine II lui promet reconnaissance artistique. Malgré tout, pour subvenir à ses besoins, il devient précepteur chez les Venevitinov, une famille d’écrivain. Il finit par rentrer au bercail mais ne trouve que misère. A sa mort, une faible fortune s’élevant à 128 francs or traduit de la malheureuse vie de Jean-Marie, avec un destin digne d’une pièce de Shakespeare.

Jean-Marie Delaperche / Traits de courage des sénateurs romains durant la prise de Rome par les Gaulois / 1812
Crayon graphie, plume, encre et lavis d’encre, rehauts de gouache et de gomme arabique, papier vélin.

L’exposition.

Dans les sous-sols du musée, où se déroule régulièrement des expositions temporaires, au détour d’une volée de marches, nous arrivons devant une sorte de portique (créé pour l’occasion) sur lequel est mentionné : « Jean-Marie Delaperche, tous les âges passent sur l’aile du temps ». Enigmatique, nous sommes curieux d’en savoir plus. Une scénographie claire, chronologique, colorée mais pas trop, mettant en avant des dizaines d’œuvres, à la fois de Jean-Marie, mais également quelques-unes de Thérèse et de Constant. Dissocier les trois artistes n’avait a priori aucun sens. Une vraie traversée en plein cœur du XIXe siècle nous attend.

Jean-Marie Delaperche, la condamnation de Balthazar / 1814
Crayon graphite, plume, encre et lavis d’encre, papier velin lavé.

Des thèmes de prédilection ? Nous n’en avons pas l’impression. Peignant des scènes de vie quotidienne, religieuse, parfois à l’inspiration antique, il s’adonne et se teste sur plusieurs thématiques.

Jean-Marie Delaperche / Dieu séparant le ciel et la terre, d’après Raphaël / 1790
Crayon graphite, sanguine, plume, encre et lavis d’encre, papier vélin.

Mais quelque soit le sujet, le trait est sûr, créant le mouvement et délivrant un message. Les expressions sont saisissantes, faisant presque oublier que nous sommes devant une œuvre d’art en 2D, figée dans le temps. Parfois, nous attendons que les personnages bougent et parfois notre œil nous fait croire qu’ils sont réellement en mouvement. Même dans des dessins plus proches de bandes-dessinées, où le trait est moins précis, l’on peut ressentir les émotions des personnages présents. Un tour de force reflétant le génie créateur de l’artiste. Comme par exemple dans son œuvre « Scène de mal de mer » de 1805, où une femme vacille, s’évanouit sous l’effet des grandes vagues, entourée de plusieurs autres personnages et se voyant offrir un verre d’eau. L’empressement, la peur, la détresse … tout se fait ressentir. Ce dessin fait le lien direct avec le départ de l’artiste depuis les côtes françaises pour atteindre la Russie et trouver une seconde vie.

Jean-Marie Delaperche / Scène de la mal de mer / 1805
Pierre noire, plume et encre métallogallique, encre et lavis d’encre, rehauts de gouache blanche, papier vélin

Il entreprend aussi une série de dessins mettant symboliquement en scène le triomphe, le retour et la chute de l’empereur Napoléon Ier. Sous les traits d’une lutte manichéenne entre le Bien et le Mal, il dénonce cette période napoléonienne. « Le 20 mars 1815 » présente alors, sous les traits d’une sorte de jugement dernier, encadré par un squelette et une justice, des personnages effrayés, violents et virulents, entre Croix chrétienne et bêtes venus tout droit des enfers. Quelque peu dénonciateur envers le régime de l’époque. Jean-Marie Delaperche a entrepris ce dessin tout juste après avoir appris l’évasion de Bonaparte de l’île d’Elbe pour revenir prendre le pouvoir durant les fameux 100 jours.

Jean-Marie Delaperche / le 20 mars 1815 / 1815
Crayon graphite, plume, encore grise et noire, papier vergé.
Jean-Marie Delaperche / Les Cent jours, la chute de Napoléon / 1815
Crayon graphite, plume, encre, lavis d’encre, papier vergé.

L’artiste passe des scènes où l’amour est le personnage principal aux scènes de naufrage ; se référant alors à des scènes de sa vie personnelle, entre moments de sérénité et moments ponctués par la mort de ses proches.

Jean-Marie Delaperche / L’amour, cause des plaisir et des peines / 1817
Crayon graphite, plume, encre, lavis d’encre, rehauts de gouache, papier vélin.

« La couleur surtout et peut-être plus encore que le dessin est une libération »

Henri Matisse

Indissociable, son frère Constant, lui, se met à la sculpture. Au détour d’une salle, nous découvrons des bas-reliefs, mettant en avant le potentiel de cet artiste. Il va créer en terre cuite des scènes de la vie de la Vierge et de sa Présentation au temple. Il fit creuser sous le château de la Roche Guyon une chapelle troglodyte dont il réalisera quatre bas-reliefs. Cette production fait écho à un événement triste de sa vie : la perte de son père.

Constant Delaperche / Episode de la vie de la Vierge / 1816-1819
Terre-cuite assemblée
Constant Delaperche / Présentation au temple / 1816-1819
Terre-cuite assemblée

Ses talents ne s’arrêtant pas là, il devient également un grand portraitiste, réalisant, par exemple, le portrait de ses propres enfants en 1822.

Constant Delaperche / Portrait des enfants de l’artiste / 1822
Huile sur toile / Limay / Collection particulière

Une bien belle exposition vue en deux fois, où le temps passe par tous les âges mais surtout s’est arrêté pour nous au vu des nombreuses œuvres présentées. Un temps juste rappelé par la voix du haut-parleur du musée nous signifiant que le bâtiment allait fermer ses portes. 1H30 dans ce dédale dessiné où nous avons dû presser le pas pour terminer la dernière salle. Un plaisir de découvrir des artistes méconnus mais au talent hors norme, nous faisant transporter aussi bien dans leur univers artistique que personnel, permettant de voir que leurs créations ont de tout temps été grandement influencé par les péripéties de la vie. Entre gloire et misère, notoriété et désespoir, commandes et naufrages, partez vous aussi à la découverte de cette famille d’artistes orléanais sans commune mesure.

Jean-Marie Delaperche / L’adoration des bergers / 1820-1822
Crayon graphite, plume, encre et lavis d’encre, rehauts de gouache blanche, papier vergé.

Johnatan Savarit

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