Charles Péguy, un écrivain orléanais

D’un personnage illustre orléanais, la ville en a fait un musée à son image. Réaménagé en 2014, la vie et l’œuvre de l’écrivain Charles Péguy nous sont présentées dans une scénographie moderne et soignée. Tel un livre, nous feuilletons les différents chapitres de son existence en déroulant de l’enfance modeste aux grandes œuvres littéraires en terminant par sa mort prématurée sur le front en 1914.

Charles Péguy dans sa maison d’édition « Les cahiers de la quinzaine »

Un coup d’œil sur l’écrivain. Ecrivain français, Charles est né à Orléans en 1873. Penseur, poète et engagé, il figure parmi les auteurs les plus prodigieux de sa génération. L’œuvre reste néanmoins à ce jour peu connue du grand public. La Première guerre mondiale arrivant, il mourra prématurément sur le front le 5 septembre 1914, d’une balle, entre Penchard et Villeroy non loin de la ville de Meaux.

Le musée. La vie et l’œuvre de l’artiste sont abordés dans l’exposition permanente du centre. Dans l’atmosphère de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, où cohabitent production littéraire, affaire Dreyfus, montée du socialisme et l’arrivée de la Première guerre mondiale. L’exposition retrace l’intellectuel orléanais au travers d’une seule et même pièce entre son enfance et son épilogue où il trouvera la mort dans les combats de 1914. L’univers littéraire de Charles Péguy nous est livré avec tantôt une certaine poésie, tantôt une certaine brutalité. Les choses sont ce qu’elles sont, le reste n’est que superficiel. La scénographie reste correcte et soignée. Quelques objets du quotidien, des archives et des statues ponctuent le parcours, ce qui agrémente notre visite.

L’exposition temporaire de la fin 2020. Vous avez toujours rêvé de jouer au gendarme et au voleur ? Le centre vous propose une retombée dans les petites et grandes affaires du XIXe-XXe siècle, où faits divers, délits et crimes rythmaient les Unes des journaux. Rouletabille, Arsène Lupin et Fantomas paradent en pôle position, suivis de tous les détrousseurs à la petite semelle, voleurs, brigands, chapardeurs et autres tueurs. L’exposition « Esprits criminels » version Sherlock Holmes vous attend, exposition où le crime ne paie pas forcément.

Exposition prolongée

Pour faire simple, nous sommes happés dans l’univers policier de la Belle Epoque, où les journaux s’emparaient volontiers de tous les délits et crimes commis afin d’illustrer leurs Unes. Comme une bande-dessinée en une seule bulle, comme un roman en quelques lignes, comme un film en une seule image, les journaux se font le relais de ce qui se passe dans la société auprès de toutes les classes, surtout celles défavorisées pour lesquelles l’achat de livre n’était pas à leur portée. Avec l’apparition de la presse à prix unique et à bon marché et les éditions en grande quantité, la presse démocratise les informations auprès de tous.

A la veille de la Grande Guerre, 350 journaux paraissent quotidiennement en France. Quatre d’entre eux dominent le marché par le chiffre de leur tirage : 1,6 million pour le Petit Parisien, 1 million pour le Petit Journal, 800 000 pour le Journal et 800 000 pour Le Matin. Les journaux qui jusque là n’étaient diffusés que par des abonnements coûteux, deviennent accessibles à tous.

Les journaux vont alors se généralisés dans la deuxième moitié du XIXe siècle dans un âge d’or de la presse française. Il y en a pour tout le monde, les enfants y compris, où les tirages vont spécifiquement s’adresser à eux. Au Centre Charles Péguy ce sont plus de 1130 titres de la Belle Epoque qui sont conservés et consultables. L’imagerie que l’on retrouve sur ces titres révèle de la stratégie des éditorialistes et gérants de journaux : l’émotion doit se faire sentir. On cultive ici le sensationnel. Tenir en haleine le lecteur est un véritable enjeu afin de faire croître la réputation du journal. L’image prend le pas sur l’information. On mise sur le choc mais pas sur les mots. On fait donc appelle à des artistes qui vont directement faire leur reportage sur le terrain tel des journalistes afin de relever avec le plus de minutie possible des détails. Détails retranscrits ensuite à la gouache sur bois souvent afin de créer des scènes dramatiques où le lecteur doit se sentir faisant partie intégrante de la scène dépeinte. Les crimes à la Une font vendre. Bagarres, vols, meurtres, rixes sont la seule obsession des journalistes et du lectorat. Tels des romans feuilletons, le public achète quotidiennement le journal afin de suivre les affaires. Comme aujourd’hui, nous faisons avec les réseaux sociaux, nous nous abonnons à des chaînes Youtube ou nous suivons des Instagrammeurs afin de mieux connaître ce qui se passe, tels des voyeurs. 1 siècle plus tôt, la presse s’en chargeait au mieux afin de contenter une curiosité parfois légitime et parfois malsaine des lecteurs. Peu importe, le scandale fait vendre et les journaliste et éditorialistes en sont contents.

Salle d’exposition temporaire : Esprits criminels de la littérature de la fin du XIXe et du début du XXe siècles« .

Cela en tout cas fait naître des héros de papier, des héros de littérature où en tête de liste nous trouvons notre Rouletabille, personnage principal des romans policiers de Gaston Leroux, avec le célèbre Mystère de la Chambre Jaune, publié en 1907. 7 autres aventures de ce célèbre reporter verront le jour dans les années suivantes comme le mythique Parfum de la Dame en Noir. D’autres personnages naissent au début du XXe siècle, comme c’est le cas d’Arsène Lupin sous la plume de Maurice Leblanc en 1905. Gentleman cambrioleur, intelligent, doué pour se déguiser et se dissimiler à la vue de tous, héros préféré des français à la tête de 17 romans, 39 nouvelles et 5 pièces de théâtre. Historiquement parlant, Arsène Lupin serait né grâce à Marius Jacob, condamné aux travaux forcés par le tribunal d’Orléans après avec dérober bon nombre de personnes en se déguisant, en évitant de faire couler du sang et en laissant des cartes de visite derrière lui. Des énormes similitudes entre le personnage réel et le personnage fictif. Maurice Leblanc aurait-il puisé son inspiration sur cette histoire ? Une autre figure passionne les lecteurs et les intellectuels de l’époque : Fantomas. Max Jacob, Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau ou encore Blaise Cendrars sont captivés par la figure tortionnaire de ce héros ou plutôt de cet anti-héros. Vétu de noir, sans règle, sans pitié, il commet des délits et des crimes inspirés directement des faits divers relatés par les journaux.

Charles Péguy en détails … Sa vie entre deux guerres ne lui épargnera pas grand-chose. Dès sa naissance pour commencer. A l’âge de 10 mois, il va perdre son père, Désiré Péguy, menuisier et militaire. Il avait été engagé dans la défense de Paris lors de la guerre de 1870. Orphelin très jeune, il sera élevé par sa mère et sa grand-mère dans la petite maison rue faubourg de Bourgogne. Il va ainsi vivre dans la plus modeste pauvreté, voyant sa mère, rempailleuse de chaises, se lever aux aurores tous les matins, lui inculquant la dureté de la tâche. Pour s’ouvrir au monde, notre petit Charles va pouvoir compter sur le soutien de son voisin : Louis Boitier. Soucieux du bien-être de l’orphelin, ce dernier va être la première référence politique que Charles côtoiera. Louis va même jusqu’à lui prêter un exemplaire des Châtiments de Victor Hugo alors tout juste adolescent.

Maison natale de Charles Péguy, rue Charles Péguy à Orléans, quartier Est de la ville

Malgré le fait qu’il soit issu d’un milieu plus que populaire, Charles va exceller à l’école. Doué, appliqué, il définira son école primaire comme un lieu d’enchantement. Il va ensuite, grâce à l’appui du directeur de l’Ecole normale supérieure Théophile Naudy, accéder à l’école secondaire.

Tempétueux, passionné, rebelle parfois, il se fait remarquer et créé l’association sportive au lycée pour se canaliser. Il fera par la suite son service militaire pendant presque un an, accèdera à l’ENS et s’engagera pour des causes militantes s’intéressant au sort des pauvres.

Charles Péguy, le troisième en partant de la gauche sur la première ligne. Elève de Sainte-Barbe en 1893-1894.

Politiquement il va adhérer au socialisme en 1895. Deux ans plus tard, il commence sa carrière de journaliste-écrivain, en publiant dans la Revue socialiste.

« Il faut un programme qui établira entre et pour tous les citoyens une fraternité, une solidarité réelle et vivante, une justice, une égalité réelle et vivante, une liberté réelle »

Charles Péguy et son programme socialiste de 1897

Toute l’année 1897, il va la consacrer également à la rédaction d’un livre sur Jeanne d’Arc, livre qui lui a demandé énormément de recherches historiques qu’il effectuera à Orléans. Il signera son livre d’un de ses amis mort l’année précédente : Marcel Baudouin. Pour lui Jeanne d’Arc œuvre pour « l’établissement de la République socialiste universelle » et fait parti des grandes figures patriotiques alors qu’elle n’a pas été encore ni béatifiée ni canonisée.

La fin du XIXe siècle est marquée par l’affaire Dreyfus, où un officier juif est jugé pour haute trahison, condamné à la déportation à la dégradation militaire. Le célèbre J’accuse d’Emile Zola va enflammer l’opinion publique et les débats entre intellectuels. Charles Péguy écrira le jour même de cette parution une lettre à Zola pour lui apporter son soutien. Fervent Dreyfusard, il signera des tribunes pour la révision du procès d’Alfred Dreyfus et participera même à des affrontements physiques entre dreyfusards et antidreyfusards.

En 1897, il se marie avec Charlotte Baudouin qui lui apportera une belle dot de 40 000 francs or. Avec l’accord de sa belle famille et contre l’avis de sa propre mère, il démissionne de l’ENS – lui qui était promis à une carrière universitaire – pour s’engager totalement dans le socialiste. Avec l’argent de son mariage il va créer la Librairie socialiste près de la Sorbonne. Face à des difficultés financière à la fin du XIXe siècle, il doit laisser peu à peu les rennes de son entreprise à un comité dirigé par Lucien Herr et Léon Blum. Ne se reconnaissant plus véritablement dans le socialisme qui est en train de muter sous la houlette de Jean Jaurès, il s’y détache et va alors écrire ses Cahiers de la Quinzaine, où son œuvre et sa vie se confondent très largement.

Charles Péguy et son épouse Charlotte Baudouin

Sa nouvelle revue – Cahiers de la Quinzaine – est une sorte de tribune où il donne libre court aux pensées et idées afin de faire émerger des débats et/ou discussions. Il prône les parcours individuels plutôt que la lutte des classes privilégiant la masse comme Jean Jaurès par exemple. Pour faire progresser sa revue, il collabore avec bon nombres d’écrivains, la plupart juifs et des intellectuels comme Georges Clémenceau, Georges Sorel ou encore Alexandre Millerand. Ses lecteurs, quelques milliers tout au plus, sont principalement des professeurs et des auteurs à grands noms comme André Gide ou encore Marcel Proust pour n’en citer que deux. 229 numéros ont rythmé les quinze années d’existence de cette revue qui avait comme but de déranger et d’ouvrir le débat.

Ses dernières années forment comme un repli vers son enfance, sa ville natale et un retour vers la religion – qu’il avait abandonné vers 15 ans et qu’il avait totalement renié lors de son adhésion au parti socialiste. En 1910, il publiera Le Mystère de charité de Jeanne d’Arc, marquant véritablement ce retour. Pour lui, il voit la religion comme un complément de sa carrière et de son ancien attachement au socialisme, comme un tout faisant parti de son évolution à la fois politique, religieuse mais aussi personnelle. Mais il ne faut pas voir là une adhésion à la chrétienté. Il ne communie pas, ne s’est pas marié à l’église, n’a pas fait baptisé ses quatre enfants. Il intègre juste quelques touches, quelques préceptes bien choisis, dans ses écrits, donnant alors à ses mots une dimension presque théologique. Il va aussi s’essayer à la poésie à partir de 1909. Ses poèmes, sa prose, sa façon d’écrire, tout relève des mystères des saints : Jeanne d’Arc, Saint Louis, Sainte-Geneviève sont autant de figures emblématiques de son œuvre.

Un centre où un espace muséographique lui est dédié mettant en avant un intellectuel qui représente toute la réussite de l’école de la IIIe  République. Il accède aux plus grandes instances scolaires et il a été l’un des plus fervents défenseurs du capitaine Dreyfus. Le centre rassemble tous ses manuscrits, sa correspondance, des documents relatifs à sa vie ainsi qu’une collection impressionnante d’affiches de la Belle Epoque. De quoi ravir les passionnés de la littérature du début du XXe siècle. Pour anecdote, un buste à son effigie à l’entrée du faubourg de Bourgogne à Orléans est endommagé aujourd’hui. L’impact que l’on peut voir au niveau de son œil résulte d’un éclat d’obus tombé lors d’un bombardement de 1944. Par pur hasard, Charles Péguy fut touché quasiment au même endroit lors d’une bataille en 1914 où il trouva la mort. Une coïncidence historique ne trouvez-vous pas ? En tout cas, un excellent moment passé à la découverte de cet enfant du pays orléanais où nous avons pu profiter également d’une exposition temporaire de grande qualité autour de faits divers et des Unes de journaux. Un vrai voyage au cœur du suspens et des crimes mystérieux de la Belle Epoque.

Johnatan Savarit

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